L’anatomie de la sensation - Critique

Ne soyez pas rebuté par le titre pompeux : la première création de Wayne McGregor d'une durée conséquente pour une compagnie, L'anatomie de la sensation, est une surprise bienvenue qui vient clore une saison prosaïque manquant d'intérêt. Après une première collaboration glaciale avec l'Opéra de Paris en 2007, Genus, cette pièce pour 11 solistes et un corps de ballet est irrégulière mais déborde d'une inventivité qui procure un vague sentiment de relaxation.
Présenté comme un hommage à Francis Bacon, la pièce y fait en effet quelques fois référence, à travers notamment des cris silencieux au sein du corps de ballet et des éclats de violence dans un pas de deux. Le travail de McGregor, néanmoins, est trop singulier pour que le rapprochement aille plus loin, et s'appuie sur la brillance habituelle du chorégraphe, son minimalisme, et ses costumes visant à produire des effets visuels. La connection avec le travail de Bacon vient davantage de la musique composée spécialement par Mark-Anthony Turnage (son travail Blood on the Floor constitue son propre hommage au peintre). Ses accents jazzy apportent une dimension ludique qu'on ne retrouve habituellement pas dans l'approche de McGregor. Sa touche de légèreté fonctionne particulièrement bien dans le huitième mouvement, "Crackdown", où le travail de pointe plein d'entrain d'Alice Renavand et ce qu'on perçoit comme des éléments d'improvisation avec Josua Hoffalt éclairent la scène.
Les compagnies ont beaucoup apporté à McGregor, actuellement chorégraphe en résidence du Royal Ballet de Londres, ces dernières années. Alors qu'il peut faire durer des mouvements originaux avec une facilité étonnante, sa chorégraphie est une ardoise vierge d'un point de vue émotionnel, et fonctionne surtout avec des danseurs habitués à son enchevêtrement de techniques et à ses niveaux de narration subtils. Les danseurs du Royal Ballet apportent souvent une sorte de vulnérabilité à ses distortions qui rappellent les mouvements d'un alien. La sophistication nonchalante des danseurs de l'Opéra de Paris et leurs placements brusques accentuent les affinités de McGregor avec William Forsythe. De manière décisive, MacGregor est désormais en train d'apprendre à utiliser un corps de ballet, qui affiche une certaine crispation sur la scène de l'Opéra Bastille.
L'une des bonnes surprises de ce ballet, cependant, réside dans la manière avec laquelle il parvient à faire ressortir certains traits dans ses solistes, dont le public n'était jusqu'alors pas nécessairement conscient, et ce sont donc les performances individuelles qui ressortent formidablement de cette anatomie. Un pas de deux lent et sensuel met ainsi en avant le lien entre la tranquillité d'Aurélie Dupont et Jérémie Bélingard, qui évoque un Faune moderne, si tant est qu'il y en ait jamais eu un. Marie-Agnès Gillot a quant à elle un solo sûr mesure qui s'adapte parfaitement à ses membres longs et flexibles, tandis que Myriam Ould-Br est éblouissante dans le cinquième mouvement.
L'anatomie, comme la plupart des travaux de McGregor, est aussi plus faible lorsque le chorégraphe commence à descendre en roue libre sans éprouver d'intérêt pour la structure et l'expression, comme hypnotisé par sa propre ingéniosité. Le dernier mouvement, une sorte de coda, est interminable, et les hommes, qui semblent être des manequins pour sous-vêtements participants à un défilé, y sont particulièrement mal mis en valeur. On souhaiterait presque que McGregor tombe en panne d'idées nouvelles pour mieux exploiter les idées existentes et aller plus loin dans l'intention de chaque mouvement. Heureusement ou malheureusement, sa créativité sans égale ne semble pas prête de s'épuiser.